Introduction

L’idée d’abolir les partis politiques me vint subitement à la fin des années 1970.  Elle me surprit moi-même.  J’y consacrai de longues heures de réflexion.  À première vue, il n’était pas évident de prôner ou même de simplement imaginer l’éventuelle disparition des partis politiques.  Au fil des siècles, ils étaient devenus une institution solidement établie, une sorte de « vache sacrée» intouchable.  Rien ne saurait ou ne devrait les menacer.  Il serait franchement téméraire ou impudent de les vouer aux gémonies, encore plus de vouloir les éliminer de la place publique. C’est comme s’ils s’étaient érigés en garants essentiels d’une véritable démocratie et d’un pouvoir gouvernemental fondé sur le peuple.

Pourtant, l’idée d’en faire table rase persistait dans mon esprit.  J’en discutai avec un petit nombre de proches et de collègues de travail.  Il m’apparut alors – nous étions à ce moment au début des années 1980 –  qu’il serait nettement prématuré de livrer tout de suite cette idée au grand public.   On en aurait fait des gorges chaudes, tellement était solide et inébranlable l’accord sur la nécessité de partis politiques pour la gouverne démocratique d’un pays.   Le tenant de l’élimination des partis politiques aurait fait figure, à l’époque, d’un pur utopiste, d’un illuminé dangereux, bref d’un « crackpot » social à qui n’accorder aucun crédit et seulement digne du mépris arrogant des « penseurs », en plus de l’indifférence générale de la population.

Le risque est encore énorme, aujourd’hui, de dévoiler publiquement cette idée de l’abolition des partis politiques.  Il m’apparaît toutefois plus mitigé qu’auparavant, pour plusieurs raisons.  D’abord, parce que j’ai eu le temps de soupeser cette intuition de mille manières, de la creuser, de l’approfondir, d’en examiner les tenants et aboutissants, de l’étayer d’une argumentation susceptible de provoquer la réflexion et d’ouvrir un débat public, désormais fondé non sur la peur ou le refus de la nouveauté iconoclaste mais sur le mérite objectif des idées proposées.

Ensuite, parce que, entre-temps, c’est-à-dire dans les vingt-cinq dernières années, grâce notamment au développement vertigineux des communications mondiales, on eut souventes fois l’occasion de constater et de déplorer le caractère nettement partisan de décisions politiques prises au détriment du bien commun.  Avec les progrès de la scolarisation, le sens critique des populations s’est aiguisé.   Il a pu percevoir le bluff, le grotesque et l’inanité de plusieurs combats politiques menés sous la bannière des partis.  À tel point que, dans plusieurs pays, en particulier au Canada et au Québec, se sont développés une méfiance profonde envers les politiciens, voire un cynisme patent à leur égard.  Présentement, les sondages l’indiquent, c’est une des fonctions les plus décriées chez nous.  On attribue peu de confiance et de crédibilité aux politiciens.  Car, dans l’esprit de bien des gens, j’en suis persuadé, politicien veut dire avant tout membre d’un parti politique et donc personnage voué et sacrifié aux intérêts corporatistes et souvent mesquins de son parti.

Enfin, et c’est là une raison davantage circonstancielle, parce que le terrain du Québec est plus propice qu’il ne le fut jamais au lancement du projet d’abolition des partis politiques.  Beaucoup de gens en sont écoeurés, au moment où j’écris ces lignes.  Les révélations à la fois fracassantes, juteuses et révoltantes entendues à la Commission d’enquête Gomery sur le scandale des commandites ont fait réaliser à la population québécoise ce qu’un parti politique au pouvoir est capable d’entreprendre, quand il s’agit d’entrer en guerre contre un autre parti, d’en contrecarrer les visées, de neutraliser ses objectifs et de le terrasser sur son propre sol.   En effet, au-delà de l’enrichissement éhonté à même les fonds publics de certaines agences de publicité et de certains individus tous liés aux intérêts du parti au pouvoir, au-delà de la magouille et des manigances ubuesques orchestrées par un parti politique en mal d’argent pour financer sa caisse électorale indigente, ce qui gît de plus important au fond de ce scandale et qui en constitue l’âme inspiratrice et le moteur premier, c’est la lutte vengeresse et sans scrupules d’un parti politique gouvernemental qui veut en finir avec un autre parti politique menaçant.

Vont dans le même sens les luttes acariâtres que se sont menées les partis politiques à la Chambre des Communes d’Ottawa, pendant plusieurs semaines d’avril et de mai 2005.  Ou bien on voulait déloger du pouvoir un parti politique jugé corrompu, ou bien on voulait à tout prix se cramponner au pouvoir, quitte à ourdir en coulisses toutes sortes de tractations, dont certaines au caractère louche, pour « convertir » des députés d’un parti adversaire.

S’inspirent d’un égal esprit belliqueux, cette fois à l’intérieur d’un même parti, les manœuvres de sabotage exécutées à l’endroit du chef du Parti québécois durant la dernière année, ainsi que les messages de dénigrement de sa personne lancées anonymement par voie électronique, quelques jours avant le congrès de juin 2005.  Tous deux ont contribué à l’obtention d’un vote de confiance de seulement 76,2%, jugé insatisfaisant par le leader du parti québécois et entraînant sa démission immédiate.  Tous ces événements conjoncturels ont vraisemblablement amplifié la vague de scepticisme, de mépris et de cynisme qui déferle sur beaucoup de citoyens à l’heure actuelle.  Certains sont peut-être prêts alors à examiner ou même à envisager sérieusement la possibilité d’une alternative : celle de se débarrasser de tous les partis politiques. Voilà pourquoi je me décide à la proposer maintenant.

Je le ferai en distribuant mes propos en deux grandes sections : la première sur les graves méfaits causés par les partis politiques.  Quelques-uns de ces méfaits peuvent n’en constituer que des effets pervers survenus accidentellement, mais je considère que la plupart sont liés structurellement à la nature même des partis politiques.  Tôt ou tard, ils finissent par se produire et par contaminer le champ noble et nécessaire de l’action politique.  J’insisterai évidemment sur ces méfaits.  Car, en toute logique, on ne peut souhaiter la disparition des partis politiques qu’en étant persuadé qu’ils entraînent d’eux-mêmes, par leur propre structure et dynamique, des torts considérables à la vie politique et démocratique de la société.

La deuxième section porte sur un projet d’aménagement et de fonctionnement d’un régime gouvernemental délesté de ses partis politiques.  C’est bien beau d’abolir les partis politiques, encore faut-il savoir comment les remplacer, quels mécanismes d’opération et de contrôle mettre en marche pour que le tout se déroule de façon ordonnée et efficace, comment se mèneront les campagnes électorales, comment fonctionneront l’Assemblée nationale et les ministères, etc.

Loin de moi l’idée que les partis politiques n’ont causé jusqu’ici que de sérieux préjudices à la véritable démocratie, à l’action civique d’une société!  En fait, je crois au contraire que, dans l’évolution globale de la vie politique des pays, ils ont été à bien des égards utiles à l’instauration graduelle de régimes démocratiques.  J’irai même jusqu’à dire qu’ils en constituent une étape nécessaire, qu’il faudra bien, toutefois, dépasser un jour pour atteindre à un niveau politique supérieur.  Mais puisque j’envisage l’élimination des partis politiques, il est tout à fait normal que je laisse de côté leur utilité présente ou passée.  À vrai dire, au point où en sont les choses actuellement, ils m’apparaissent nettement plus nuisibles que bénéfiques.

Je ne me fais pas d’illusion sur la réalisation prochaine, encore moins immédiate, de ce projet d’abolir les partis politiques.  L’ensemble de la population et surtout les partis politiques eux-mêmes avec leurs leaders et leurs militants ou membres sont tellement ancrés, pour ne pas dire encroûtés, dans la conviction que sans partis politiques il est impossible de gouverner démocratiquement une société, qu’il serait pratiquement miraculeux qu’une telle idée puisse s’incarner prochainement.  Je n’en persiste pas moins à la soumettre quand même, pour une éventuelle acceptation et réalisation dans un avenir malheureusement peut-être lointain.

D’ailleurs, cette idée ne peut se concrétiser au même rythme dans toutes les sociétés du monde.   Certains pays y seraient plus prêts que d’autres. Pour accéder à cette nouvelle étape, il faut à la population, entre autres, une bonne dose de conscience civique, de sens critique, un fort sentiment d’autonomie personnelle et intérieure que toutes les sociétés, hélas, ne partagent pas au même degré.  Quant à moi, je crois qu’au Québec, on peut commencer à y penser sérieusement.

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