Chapitre 10 – Le premier ministre

Le premier ministre joue un rôle capital dans le nouveau régime politique.  Mais je conçois sa fonction sous un angle tout à fait différent.  Il n’est évidemment plus le chef d’un parti au pouvoir.  Il ne possède plus le « droit de vie ou de mort » sur les ministres, c’est-à-dire de les nommer ou de les destituer à sa seule discrétion.  Il ne peut plus leur imposer sa loi, les contraindre à ses propres vues, leur dicter des objectifs et une ligne de gestion d’où ils ne devraient pas s’écarter.  Ce n’est plus un genre de roi régnant sur ses sujets, les ministres.

Mais qu’est-ce qu’il aura donc à faire?  Quels seront son statut, ses pouvoirs, ses responsabilités?  Je vois les rapports du premier ministre avec les ministres comme ceux d’un  « premier pair parmi ses pairs », selon l’expression heureuse trouvée par la pensée française pour caractériser certaines alliances de chefs territoriaux, à l’époque de la France féodale.  Ces territoires tombaient sous la gouverne fédérée du premier pair avec ses pairs.  La formule me paraît typifier assez fidèlement le genre de primauté et de pouvoir sur les ministres qui serait attaché à la fonction de premier ministre.  En prenant bien soin, toutefois, de sortir la formule du contexte brutal, guerrier, empreint de rapports de domination physique dans lequel était plongée la France médiévale d’alors.  En la situant plutôt dans le cadre contemporain d’une société civilisée où sont et doivent être mises en valeur la liberté de pensée et de parole, l’autonomie des personnes, la communication incessante de l’information et des idées, la solution des problèmes par échanges de vues et débats démocratiques, l’administration du pouvoir non par la force du poignet mais par la persuasion obtenue grâce à la compétence du chef et à sa grande autorité morale.

Élu par l’Assemblée nationale, le premier ministre, « premier pair parmi ses pairs », arrive donc à la tête du pouvoir exécutif.  Il en est le premier responsable, garant de son fonctionnement efficace et harmonieux devant l’Assemblée des députés et la société entière.  Il lui faut des qualités spéciales de leadership intellectuel et moral.  Pour les ministres qui travaillent avec lui, il doit être une bougie d’allumage, un fournisseur d’idées créatrices, généreuses et fécondes.

On dit toujours que la politique est « l’art du possible ».  Mais on n’a pas à partir avec l’idée toute faite que le possible est de l’ordre minimal, qu’il doit être forcément étriqué et rabougri.  Il faut mettre du souffle à la politique, l’inspirer puissamment, lui assigner des objectifs élevés et entraînants.  On s’est tellement habitué avec les partis à de la « petite politique » qu’on semble incapable de la concevoir autrement.  Il est temps de se sortir de cette étroitesse d’esprit et d’aspiration, de voir plus haut et plus large en matière de politique et de gouverne de l’État, de se donner un premier ministre apte à penser plus loin que le bout de son nez, capable d’imaginer et d’exercer sa fonction de chef du pouvoir exécutif non comme celle d’un pompier de forêt qui court à droite et à gauche éteindre les feux de la société, mais comme celle d’un allumeur d’idées et de projets enrichissants à partager et à débattre avec les ministres.  La politique reste « l’art du possible », mais le possible peut et doit être de forte taille.

Autrefois, Platon proposait le modèle d’une cité grecque gouvernée par un philosophe.  Je vois aussitôt un rictus dédaigneux se dessiner sur les lèvres des politiciens qui pensent petit.  On nous offre, diront-il avec mépris, un « pelleteux de nuages » pour diriger le Québec.  Telle n’est pas ma conception d’un esprit philosophe.  Il peut très bien être réaliste, tenir compte des nécessités et des contingences de la vie concrète, tout en étant capable de les examiner à l’intérieur de vastes horizons, de les évaluer à partir d’une réflexion et d’une recherche sérieuse sur les grandes valeurs de la vie humaine, sur les aspirations les plus intimes de toute personne qui, en passant, vont beaucoup plus loin que de purs intérêts matérialistes.

À cet égard, la culture québécoise m’apparaît trop imbue du pragmatisme américain et du matérialisme grossier qui l’anime.  « Time is money », répète-t-on outre-frontières.  La quête effrénée du lucre qu’évoque cet adage se manifeste chez nous de mille façons.  Elle s’est particulièrement dévoilée lors des auditions de la commission Gomery.  À cet esprit terre-à-terre se greffe tout naturellement, chez beaucoup de gens du Québec, une espèce d’antipathie larvée, voire de répulsion, à l’endroit de la vie intellectuelle en général, de la réflexion philosophique qui essaie d’aller au fond des choses, des débats d’idées profondes atteignant le cœur même des grands enjeux humains.  Au public la télévision, hormis quelques stations spécialisées, sert plutôt des images et des variétés à pleines louches et des idées et opinions rapides à la petite cuillère!

Peu importe le contenu exact, discutable par ailleurs, de la définition que Platon donnait de son philosophe, l’idée était bonne, et elle mérite d’être retenue, de placer à la direction de la communauté une personne qui pense un tant soit peu, qui dirige non avec ses mains et ses pieds mais avec sa tête.  C’est la personne que je propose comme premier ministre et responsable du pouvoir exécutif de l’État.  Une personne aux vues larges, de haute stature intellectuelle et morale, bien au courant des principaux problèmes qui assaillent la vie culturelle, sociale et politique du Québec.  On peut penser que de telles personnes n’existent pas chez nous, qu’elles sont simplement le fruit de mes désirs.  Je me permets d’en douter sérieusement.  C’est peut-être que, jusqu’ici, les partis politiques, avec leurs œillères, leurs restrictions et leurs manigances partisanes, n’ont pas su les susciter ou les découvrir.

Pas besoin nécessairement que le premier ministre soit muni d’un MBA, d’une maîtrise en administration d’affaires!  En tant que premier responsable du pouvoir exécutif de l’État, il n’a pas, dans le nouveau régime politique que je prône, à gérer une affaire semblable aux autres affaires classiques du commerce et de l’industrie.  Sa tâche est d’abord de veiller à ce que les ministres accomplissent bien leur boulot, en respect des orientations politiques et des priorités budgétaires déterminées par l’Assemblée nationale.  À ce titre, il est le gardien et le défenseur de la primauté du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif.  Ce n’est pas là un rôle de garde-chiourme qui lui est confié et il ne doit pas remplir sa fonction de gardien à la manière d’un grand inquisiteur.  D’ailleurs, il ne possède pas le pouvoir de muter, de destituer les ministres ou même de leur imposer un programme d’administration.  Son rôle de vigilance auprès d’eux est tout en subtilité.  Pour le premier ministre, il s’agit, par ses convictions et sa persuasion, de faire voir aux ministres récalcitrants le bien-fondé de leur subordination au pouvoir législatif et l’intérêt qu’eux-mêmes en retireront à la respecter fidèlement.

Une des fonctions très importantes du premier ministre sera d’être le président d’office du Conseil exécutif.  Ce dernier n’agira pas comme le présent Conseil des ministres.  Il n’aura pas de décisions officielles à prendre, liant tous les ministres par solidarité et « ligne de parti ».  En vertu de sa présidence, le premier ministre aura le droit de convoquer le Conseil exécutif aussi souvent qu’il le juge à propos.  Il serait bon toutefois que le Conseil se tienne régulièrement au moins à toutes les deux semaines, en consacrant aux séances ordinaires une journée entière de travail.

De telles réunions auraient pour but d’informer le premier ministre et tous les collègues de ce qui se passe dans chaque ministère, des problèmes qui s’y rencontrent, des mesures projetées ou déjà prises pour permettre le plein développement de chaque secteur, au grand profit de la société.  Le premier ministre possède le droit d’exiger cette information, d’être parfaitement au courant de la marche de tous les ministères.  Les collègues d’ailleurs en profiteront largement.  Le secret jaloux dans lequel s’enferment souvent les ministères sera enfin éventé, la cloison étanche qu’ils érigent fréquemment entre eux sera enfin levée.  Les ministres pourront accorder leurs violons et seront en état de présenter à la population un concert de mesures politiques plus cohérent et plus harmonieux que les airs cacophoniques que prennent certaines décisions décrétées dans l’isoloir d’un ministère ou l’autre.

Sur la base des informations recueillies, là s’amorce véritablement l’œuvre de leadership intellectuel et moral du premier ministre.  C’est à lui d’évaluer judicieusement la gestion des ministres, d’émettre des avis et conseils éclairés pour un rendement amélioré des ministères, de fournir des idées ingénieuses et constructives, de suggérer des mesures et des projets d’action susceptibles d’imprimer un élan nouveau à la construction d’un Québec plus juste, plus libre, à la qualité de vie enviable.  Le premier ministre et ses collègues discuteront civilement entre eux, sans ennemis partisans à l’horizon, des meilleures façons d’administrer les affaires de l’État dans une atmosphère de coopération et d’échange de bons services.

Le Conseil exécutif forme une vraie équipe de travail.  Je le vois représenter une riche « think tank », un abondant réservoir d’idées neuves, alimenté principalement par le premier ministre.  Au dessus de tous les ministères, n’ayant pas à s’occuper directement d’un seul, libre comme l’air, le « premier pair parmi ses pairs » est en mesure de voir plus haut et plus large, d’embrasser l’ensemble de la situation et d’apporter une contribution significative à la gestion de ses collègues.

Devant cette manière de comprendre le rôle du premier ministre et son Conseil exécutif, le réflexe québécois d’ « anti-intellectualisme » risque de se déclencher.  Comment un premier ministre peut-il être mandaté à penser?  Horreur, on l’assigne à du travail creux et stérile!  Je réplique : depuis quand les idées ne sont pas utiles à l’action concrète?  Depuis quand la pensée n’est pas faite pour diriger l’action, la façonner richement, lui donner un sens lumineux et productif?  Sans la pensée, l’action s’agite frénétiquement dans tous les sens, tourne en rond sur elle même, et aboutit à de l’activisme maladif, insignifiant et opportuniste.

La solidarité qui se crée entre le premier ministre et les autres ministres n’est plus la solidarité forcée et intéressée que l’on trouve dans les présents cabinets ministériels des partis politiques et qui ressemble davantage à celle des sociétés secrètes et corporatistes.  Elle est là, la nouvelle solidarité, parce que tous les ministres oeuvrent en commun, librement et sans crainte de perdre leur poste, sous le leadership d’un premier ministre intelligent et généreux, rassembleur de sens et d’action orientés vers une plus grande justice sociale et un mieux-être des citoyens.

Voilà en quoi consiste le véritable charisme que doit démontrer le premier ministre vis-à-vis de ses pairs, les ministres.  Sa personne est non seulement acceptée, elle est vivement désirée, parce qu’elle leur assure un leadership dynamique qui les pousse sans contrainte à l’action bienfaisante, parce qu’avec lui ils se sentent motivés à faire toujours mieux, ils peuvent déployer au maximum leurs ailes et leur énergie.

On est à mille lieues alors du fameux charisme superficiel dont on parle tout le temps à l’heure actuelle.  Ce charisme à fleur de peau, tant convoité, ne signifie ni plus ni moins que la capacité de séduire le public, de l’entraîner par son charme envoûtant.  Il se réduit souvent à un charisme que j’appellerais photogénique, fait essentiellement d’une image attrayante agréable au public et qui, pour être parfaite, doit se doubler d’un certain sex-appeal.  C’est ce genre de charisme factice que l’on recherche actuellement chez les chefs de partis politiques et qui autorise la presse et la population à conclure que tel leader, par exemple Jacques Parizeau, n’en possède pas.  Le vrai charisme d’un leader comme le premier ministre du nouveau régime politique, c’est celui qu’il manifestera de la façon décrite précédemment.  Tant mieux s’il possède en plus l’autre charisme accessoire, si chèrement prisé de nos jours!

C’est bien beau, me dira-t-on, tout ce que vous écrivez sur la fonction de premier ministre, mais où sont ses pouvoirs réels?  Vous les ramenez à pratiquement rien!  Pas de quoi, j’en conviens, attirer des politiciens assoiffés du pouvoir tel qu’on l’entend habituellement.  Si ma conception du premier ministre, de son rôle et de son pouvoir est de nature à dissuader ces gens-là de se présenter, j’en suis fort aise et la vie politique ne s’en portera que mieux.

Car le pouvoir, à mes yeux, ne consiste pas avant tout, dans ce qu’il a de plus riche et de plus noble, à jouir du droit de dominer les autres, de les faire obéir coûte que coûte, de les modeler à son image et ressemblance, même s’ils ne le veulent pas.  C’est là une certaine forme de pouvoir, presque physique, nécessaire dans la société pour qu’elle fonctionne le moins possible au détriment des plus faibles, pour en assurer le bon ordre et pour mater les malfaiteurs.  Mais elle ne représente pas la forme de pouvoir la plus élevée et la plus respectueuse de l’humain.  Une personne n’a pas nécessairement besoin de droits et privilèges spéciaux pour posséder et exercer un pouvoir vis-à-vis des autres.

Je dis bien : vis-à-vis des autres, à leur endroit, et non sur les autres et contre eux.  Le pouvoir le plus noble et le plus précieux, en effet, c’est, par l’autorité intellectuelle et morale de sa propre personne, celui d’influencer les autres de telle manière que, librement et en gardant leur autonomie, ils passent eux-mêmes à l’action, exploitent leurs ressources et les fassent servir à leur développement personnel et à celui de la société.  En ce sens-là, une personne a du pouvoir par elle-même.  Il n’est pas nécessaire, pour l’exercer, que de l’extérieur on lui en donne en surplus, qu’on accumule en elle toutes sortes de pouvoirs complémentaires sur les autres.  D’ailleurs, il arrive assez souvent que sous ces compléments de pouvoir extérieur, une personne en poste officiel abrite et camoufle l’impuissance personnelle qui l’afflige.  C’est à un tel pouvoir personnel puissant, celui d’un leader remarquable, qu’on s’attend du premier ministre.  Les quelques pouvoirs supplémentaires que lui accordera le nouveau régime politique, si minimes soient-ils aux yeux des gourmands du pouvoir, ne seront là que pour l’aider à mieux exercer son pouvoir personnel.

Outre sa tâche de président du Conseil exécutif dont il est l’âme et le moteur, le premier ministre aura à sillonner tout le Québec dans la mesure du possible.  Il est tout désigné pour le faire, en tant que chef du pouvoir exécutif et son représentant attitré.  L’objectif, de nature non électoraliste, est de prendre régulièrement le pouls de la population, de bien connaître ses attentes, d’obtenir une vue d’ensemble de la situation du Québec.  Ce ne doit pas être de petits sauts de mouton, effectués sporadiquement ça et là pour distribuer des subventions ou annoncer de nouveaux contrats.  Ce seront davantage des contacts prolongés avec la population où le premier ministre est aux écoutes et aux échanges plutôt qu’aux discours, favorisant ainsi la participation des citoyens à la vie civique.  Ces plongées dans le public compléteront avantageusement les sondages qui heureusement ne seront plus, entre les périodes de scrutin national, utilisés comme armes électorales et partisanes.

Autre travail important du premier ministre : visiter, comme mandataire officiel du gouvernement, les premiers ministres des autres pays pour y puiser des idées, s’enquérir exactement de leur politique, faire état des orientations gouvernementales du Québec, amorcer, élaborer ou finaliser des alliances de tout ordre avec ces pays, à faire approuver par l’Assemblée nationale.  Il soumettra à cette dernière un compte rendu précis de ces rencontres.

Cela m’amène au dernier point à traiter concernant la fonction de premier ministre.  Comme les autres ministres, il ne peut siéger à l’Assemblée nationale et y voter, toujours par respect de la séparation des pouvoirs exécutif et législatif.  Cependant, sur sa demande, il a le droit de se présenter n’importe quand à l’Assemblée nationale, pour faire part  de ses besoins ou de ceux des ministres, pour exprimer à titre personnel ou en leur nom certaines remarques ou plaintes ayant trait à la bonne gestion du Conseil exécutif ou des ministères, pour suggérer des mesures générales ou des projets de loi qu’il jugerait nécessaires ou utiles à faire préparer et voter par les députés de l’Assemblée nationale.  Il est essentiel, dans le nouveau système proposé, que le premier ministre et les députés se parlent souvent et franchement.

Au sujet des mesures générales ou projets de loi à suggérer aux députés de l’Assemblée, chaque ministre, je l’ai déjà dit, peut aussi le faire.  Les mesures ou décisions particulières à un seul ministère sont du complet ressort du ministre en cause.  Si des mesures ou décisions particulières tombent dans la juridiction de deux ou trois ministères, c’est au premier ministre de voir à ce que les ministres concernés s’entendent bien sur la question et fassent preuve de cohérence dans leur action.  D’autre part, si un grand nombre de ministères sont impliqués dans des mesures ou décisions, il revient au premier ministre de les présenter à l’Assemblée, d’en débattre avec elle. Les députés statueront si ces projets relèvent d’eux ou s’ils peuvent être laissés à la décision des ministres prise de concert avec le premier ministre.

Enfin, le premier ministre aussi est imputable de sa gestion devant l’Assemblée nationale, à qui il doit livrer un bilan annuel complet de son administration.  Son mandat de quatre ans est renouvelable indéfiniment, aussi longtemps qu’il est l’élu d’un comté et qu’il remplit son rôle à la satisfaction de l’Assemblée.  Celle-ci peut le démettre en tout temps pour des raisons extrêmement graves, moyennant le droit de se défendre et un vote des deux tiers de l’Assemblée.

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